Dorian Weber – Qu’est-ce qu’un « larve » ? 

Dans un sous-sol caché derrière l’Aeschenplatz, l’artiste Dorian Weber produit chaque année environ 800 masques traditionnels, appelés « larves », dans son atelier baptisé Larvedörsl. Et prouve que le carnaval de Bâle peut être à la fois traditionnel et innovant. 

Valérie Ziegler, nuage

Pendant notre visite, ses mains travaillent sans relâche. C’est la dernière semaine où Dorian et ses deux assistants, Davide et Lenny, se consacrent au collage du papier mâché.

Depuis quinze ans, l’artiste bâlois Dorian Weber peint des lanternes dans une cave derrière l’Aeschenplatz ; il s’est lancé dans la fabrication de larves voici deux ans. Chaque étape, du modelage de l’argile à l’empreinte en plâtre, en passant par les travaux de papier mâché jusqu’à la peinture colorée, est réalisée entièrement à la main.

D’ici au 13 février, les 800 larves devront tous être achevés. C’est-à-dire dix jours avant le carnaval. Par rapport à l’année dernière, c’est presque tranquille, raconte Dorian. Jusqu’à présent, il fabriquait tous les larves seul. Un stress permanent. « En 2025, j’étais tellement épuisé que j’en avais même perdu l’envie de faire la fête pour le carnaval ! »

Dorian est debout toute la journée. « Si je m’assois, je me bloque aussitôt le dos », dit-il en souriant. En ce moment, après la journée de travail, les Glyggen passent souvent pour l’essayage. Ensuite, l’artiste au charisme bien trempé travaille sur certaines lanternes. Mais tout cela ne le dérange pas. En tant que carnavalier actif, il est rompu à l’art de transformer la nuit en jour. 

Avec son équipe, il veille également à ce que ce travail, parfois très monotone, reste varié et agréable : « Non seulement nous changeons de repas de midi chaque jour, mais en fond sonore, il nous arrive aussi de regarder Harry Potter ou une course de ski », raconte-t-il. Les enceintes diffusent à peu près tous les genres musicaux, du hip-hop au grunge, en passant par DJ Bobo ou Adele. De préférence à fond.

« Six mois de vacances, ce serait trop »

Sans surprise, Dorian n’est pas devenu « fabricant de larves » – comme il aime lui-même qualifier son métier — par hasard : « Je suis carnavalier actif depuis mon enfance et j’ai toujours trouvé que le plus intéressant, c’était la partie créative. » C’est ainsi qu’il a commencé à peindre des lanternes dès ses études d’art. À plusieurs reprises, il s’est demandé s’il ne devait pas aussi se lancer dans la fabrication de larves. « Longtemps, je suis resté sceptique face à cette idée : mon cursus de dix ans était-il vraiment à la hauteur de cet art ? »

« Je suis carnavalier actif depuis mon enfance et j’ai toujours trouvé que le plus intéressant, c’était la partie créative. » Dorian Weber

Puis un jour, presque spontanément, Dorian a accepté la demande d’une clique. La suite s’est enchaînée assez rapidement : « Grâce à mes réseaux sociaux, j’ai vite compris qu’il y avait une forte demande. » À Bâle, beaucoup d’autres fabricants de larves ont déjà un âge avancé et hésitent à accepter de nouvelles commandes. « Aujourd’hui, je suis follement heureux d’avoir osé franchir ce pas. Mon métier me comble profondément ! »

Et pas seulement sur le plan artistique : « Le mélange entre six mois de surcharge de travail intense et la pause qui suit me correspond parfaitement. » Une pause durant laquelle Dorian ne reste toutefois pas inactif. « Six mois de vacances, ce serait trop – et de toute façon, ce n’est pas réaliste. » Il profite de cette période plus calme pour se consacrer à ses autres projets artistiques.

Sa formation, axée sur la peinture et la sculpture, lui est très utile : « En fait, ce sont précisément les deux domaines que je couvre dans mon atelier. » Ses connaissances variées des matériaux et des techniques enrichissent également son quotidien professionnel.

En tant qu’artiste, il aime naturellement pouvoir participer à la conception. De nombreuses cliques le laissent développer ses propres idées après lui avoir présenté leur sujet. D’autres, en revanche, arrivent avec des concepts très précis, qui doivent être réalisés à l’identique. Dans tous les cas, au moins un prototype voit le jour.

Son inspiration ne vient pas uniquement du carnaval de Bâle : « Au sein de l’équipe, nous nous envoyons régulièrement des vidéos, par exemple de créateurs de masques italiens ou de petits carnavals que nous adorons. »

Le larve en papier mâché, souvent associé à Bâle, n’est d’ailleurs pas si ancien : « Cette méthode n’est utilisée que depuis une centaine d’années. » Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir le sujet, le Musée des cultures présente l’histoire des larves bâlois dans une exposition permanente.

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Dans des salles historiques, le Museum der Kulturen présente un aperçu haut en couleur du célèbre Carnaval de Bâle. © Museum der Kulturen Basel

Think outside the box

« Mon métier est incroyablement générateur d’identité. » À part Dorian, il ne reste aujourd’hui qu’une dizaine de fabricants traditionnels de larves à Bâle.

« Mon métier est incroyablement générateur d’identité. » Dorian Weber

Même si le carnaval de Bâle est une tradition bien ancrée, qui reste intouchable même pour les personnalités politiques, la créativité autour des costumes ne cesse d’évoluer. L’époque où l’on croisait presque uniquement des Ueli et des Pierrot dans les rues de Bâle est révolue depuis longtemps. Une évolution que certains carnavaliers de longue date regardent d’un œil critique.

Dorian, lui, est toujours fasciné de voir comment un objet peut être détourné de sa fonction première pour devenir, par exemple, un larve : « Pour moi, c’est cela, l’essence du carnaval : se réinventer sans cesse, changer de perspective », philosophe-t-il. « À mes yeux, il existe tant de chemins possibles menant à un larve ; pourquoi se limiter à une seule technique ancienne ? »

« Pour moi, c’est cela, l’essence du carnaval : se réinventer sans cesse, changer de perspective. » Dorian Weber

Mais au fond, qu’est-ce qu’un larve ? Comment le définir ? « Ces questions me passionnent. »

Plonger au plus profond

Comme chaque année, le moment que Dorian attend avec le plus d’impatience reste le mardi du carnaval. Le seul jour où il peut déambuler dans les ruelles avec ses amies et ses amis, puisque les cliques n’ont alors aucun programme officiel à suivre. « C’est aussi clairement le jour le plus arrosé », glisse-t-il en souriant.

Les carnavaliers doivent faire preuve d’endurance : « Le jeudi, tout le corps fait mal. On a les doigts endoloris à force de tambouriner, les pieds couverts d’ampoules... » Un contrecoup que l’on accepte pourtant de bonne grâce.

D’ailleurs, aussi choquant que cela puisse paraître, 90 % des larves sont simplement jetés dans les rues lors de la dernière nuit du carnaval. Et c’est parfaitement légal. Pour Dorian, c’est frustrant d’un côté, admet-il, « mais de l’autre, je trouve toujours ça assez amusant de voir tous mes larves étalés dans les rues. »

Selon lui, l’événement à ne manquer sous aucun prétexte, c’est le grand nettoyage du carnaval, le jeudi à 4h00 du matin. « C’est incroyable de voir à quelle vitesse la ville redevient impeccable ! » Et sinon ? « Le Morgestraich! Mais en réalité, pour moi, le carnaval signifie ne pas faire de plans, mais simplement se laisser porter... suivre les cliques, passer d’un bistrot à l’autre, admirer les lanternes. »

« Pour moi, le carnaval signifie ne pas faire de plans, mais simplement se laisser porter... suivre les cliques, passer d’un bistrot à l’autre, admirer les lanternes. » Dorian Weber

Le carnaval de Bâle est et restera un monde à part, profondément fédérateur. Les trois plus beaux jours, que Dorian a fait entrer dans son quotidien. Du moins pendant six mois par an.

Et ceux-ci toucheront bientôt à leur fin. « L’année dernière, j’étais vraiment soulagé que cette période soit derrière moi. Mais cette fois, je ne serais pas étonné d’avoir un peu le blues ; qui sait, peut-être que les gars me manqueront dès le matin au réveil. »

Qui sait ... mais c’est aussi l’une des belles particularités de Madame Carnaval : elle revient toujours.

Dorian Weber

Dorian Weber est un artiste et créateur disposant d’un atelier à Bâle. Dans son atelier Larvedörsl, il crée des masques et des lanternes pour le Carnaval de Bâle. Son travail allie artisanat traditionnel et création contemporaine. Depuis de nombreuses années, ses œuvres façonnent l’identité visuelle du carnaval. 

larvedoersl.ch

Glossaire

Expression en suisse allemandSignification
LarveMasque de carnaval de Bâle
GlyggeTerme bâlois désignant une « clique », un groupe de tambours et de fifres participant au carnaval de Bâle.
SujetThème ou mot d’ordre traité de manière artistique et satirique par les cliques et les groupes de Guggenmusik.
UeliFigure classique et fière du carnaval de Bâle, représentant un bouffon médiéval.
PierrotPersonnage traditionnel, rêveur et légèrement mélancolique du carnaval de Bâle, issu du théâtre de pantomime français du XIXᵉ siècle.
Les «trois plus beaux jours »Appellation locale pour le carnaval de Bâle.
MorgestraichLe coup d’envoi magique du carnaval de Bâle, qui aura lieu cette année le lundi 23 février 2026, à exactement 4 h 00. Des centaines de lanternes brillent dans l’obscurité du centre-ville, tandis que les cliques défilent dans les ruelles au son des flûtes et des tambours.
Madame CarnavalTerme affectueux des Bâlois/-es pour leur carnaval traditionnel, qui est personnifié au féminin.

 

Conseil:
La richesse et la diversité des larves du carnaval se dévoilent également à la Galerie Sarasin Art : jusqu’au 14 février 2026, on peut y admirer 111 larves de Dorian Weber, tous issus de la même forme de base, mais déclinés de 111 manières différentes.

Coopération avec Basel Happens

Vous souhaitez rencontrer d’autres personnalités passionnantes de Bâle ? Depuis 2017, notre journaliste Valérie Ziegler présente Bâle, sa ville bien-aimée, sur le canal Instagram « Basel Happens » en collaboration avec le photographe bâlois Oz J Tabib. Découvrez des lieux des personnages et des projets inspirants, avec leurs propres caractères !